Interview BIM Managers – Episode #14 Lucie Addé – Taillandier Architectes Associés

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Lucie Addé

Architecte HMONP, BIM Manager pour l’agence Taillandier Architectes Associés

Nos interviews BIM Managers reprennent à l’arrivée de l’été et nous avons la chance de recevoir cette semaine l’une des jeunes Architectes françaises qui a la responsabilité de déployer le BIM au sein d’une agence, rôle s’il en est stratégique. Elle s'appelle Lucie Addé et travaille dans la région Toulousaine au sein de la belle agence Taillandier Architectes Associés qui a une cinquantaine de personnes et qui a aussi une structure à Bordeaux et Santiago du Chili. Cette agence travaille sur différentes typologies de projets comme des logements, du bureau, des équipements, commerces, etc.

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Ils ont décidé de prendre eux aussi le virage du BIM, les plaçant ainsi à la pointe de l’innovation comme de nombreuses autres agences. Pour cela, Lucie Addé, appuyée par sa Direction, est à la barre, mais laissons Lucie nous en dire un peu plus.

 

Bonjour Lucie, pourrais-tu d’abord nous retracer ton parcours universitaire et tes débuts professionnels brièvement et ce qui t’a amené à faire de l’architecture ? Passion, raison ?

Bonjour Emmanuel, et merci de la considération portée à notre démarche.

Au moment de choisir quelles études supérieures suivre, l’architecture est très rapidement devenue mon premier choix ; le mélange de créativité, de sciences humaines et de technique en fait à mes yeux un métier passionnant. J’ai intégré l’ENSA Nancy où j’ai rapidement été fascinée par la diversité des projets proposés par les étudiants en réponse à un même sujet. J’ai terminé mes études par une année d’échange à São Paulo, avant de revenir travailler en France.

 

Comment es-tu arrivée dans cette belle agence et peux-tu nous la présenter aussi en quelques mots ? Est-ce son architecture qui t’a séduit ?

En revenant du Brésil, j’ai cherché du travail à Toulouse et j’ai intégré l’agence Taillandier Architectes Associés. L’équipe d’une vingtaine de personnes comptait déjà un économiste et des conducteurs de travaux. J’ai été convaincue par cette pluridisciplinarité, le dynamisme qu’elle génère. J’ai également apprécié la grande sobriété des projets, et ce, quel que soit le programme abordé.

 

Sur quels types de projets travaillez-vous surtout et quelles sont vos plus belles réalisations ?

Nous travaillons sur tous type de projets (logements, bureaux, équipements sportifs, commerces), à des échelles très variées, ce qui a amené l’agence à créer un pôle urbanisme il y a quelques années. Deux réalisations toulousaines qui illustrent cette diversité sont le siège régional de la Caisse d’Epargne, un projet de réhabilitation lourde de 5000m² en plein cœur de Toulouse et un projet de six logements, la résidence Yaoitcha, qui s’insère dans un tissu très dense et réussit à occuper habilement une parcelle en lanière.

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 © Thomas Cecconi

 

Connaissais-tu le BIM avant d’arriver chez Taillandier et quand et comment avez-vous pris la décision d’entamer cette transformation digitale ?

Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était le BIM. A l’agence, la décision a été prise en 2012 de passer à un logiciel de conception 3D, après un essai infructueux en 2009. Nous ne parlions donc pas encore de BIM, mais cela nous y a mené puisque, lorsque Pierre-Louis Taillandier m’a proposé d’être BIM manager à l’agence, j’ai souhaité suivre la formation dispensée par Bernard Ferries à l’école de Toulouse, ce qui m’a ouvert les yeux sur le monde du BIM. Suite à cela, notre volonté a été de poursuivre dans cette direction et j’ai suivi le cursus certifiant en management de projet BIM du Moniteur à Paris pour approfondir mes connaissances.

 

Quels objectifs vous étiez-vous fixés au démarrage ? Quels bénéfices attendiez-vous ?

Notre objectif était de basculer toute la production de l’agence en 3D et en BIM en 1an. Nous voulions pouvoir visualiser nos projets à toutes les étapes de conceptions en évitant le doublon (AutoCAD / Sketchup dans notre cas). Les bénéfices attendus étaient de gagner en cohérence et nous imaginions qu’avec moins d’erreurs, nous gagnerions en confort de travail et en productivité.

 

Quelles ont été les premières étapes du passage au BIM et pourquoi votre choix s’est-il porté sur Revit notamment ?

Deux présentations ont été organisées à l’agence, ArchiCAD et Revit, suite à quoi nous avons fait notre choix. Revit l’a emporté car un collaborateur avait travaillé avec au Canada pendant 2 ans et ce logiciel nous semblait être un outil puissant et complet. La première étape a été la formation Revit de cinq collaborateurs dont je faisais partie. Dès 2013, tous les projets en cours (hors chantiers) ont été ressaisis sur Revit. Une deuxième vague de formation a été lancée et tous les nouveaux projets ont commencé directement en 3D et en BIM. Et en un an, la production de l’agence est en effet passée entièrement en maquette numérique et en BIM.

 

Qu’est-ce que vous apporte cette nouvelle manière de travailler, vis-à-vis de l’interne, mais aussi de l’externe ?

En interne, les échanges entre métiers commencent à se faire autour des maquettes : nomenclatures par les économistes, import de la modélisation sur 3ds Max pour les perspectivistes. Cela nécessite beaucoup de rigueur dans la modélisation des projets. Le temps passé sur un projet ne se répartit pas de la même façon qu’avant et plusieurs personnes peuvent dorénavant travailler sur le même fichier.

Nous commençons seulement à mettre en valeur cette compétence à l’extérieur, nous observons un intérêt croissant et espérons que cela nous conduira vers encore plus de projets BIM.

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© L’Atelier des Chimères

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© L’Atelier des Chimères

 

Les partenaires extérieurs travaillent-ils aussi en BIM avec vous (BET, BE, Entreprises) ?

Certains partenaires commencent à demander nos maquettes numériques, les échanges sont de plus en plus nombreux, les objectifs ne sont pas toujours vraiment définis, mais nous sentons un véritable intérêt à tester le processus BIM entre nous. Nous avons lancé notre premier chantier BIM cette année et espérons bien tirer des apprentissages de chaque expérience de ce type.

 

La maitrise d’ouvrage a-t-elle été moteur dans cette volonté de faire du BIM ?

Pas vraiment dans notre cas. Nous anticipions le fait qu’un jour cela pourrait nous être demandé, mais faire des maquettes numériques n’était pas valorisable à l’époque auprès de nos maîtres d’ouvrage. Nous avons vu l’intérêt grandir au fil des années et maintenant que les maîtrises d’ouvrage viennent vers nous avec ces demandes, nous sommes prêts à y répondre.

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En tant qu’architectes, que vous apporte le BIM ?

Dans notre rôle de « chef d’orchestre » de la maîtrise d’œuvre, le BIM nous permet de garder le projet au centre durant les études et la construction. L’avantage de la visualisation 3D est évident pour des concepteurs d’espaces, d’une part pour la transmission au client mais également pour le travail de synthèse. Le point clé qui nous semble rapidement très naturel est la cohérence des informations : entre plans, coupes et façades d’une part, mais aussi pour les surfaces et les quantités. L’architecte construit et maîtrise ainsi la première base de données du bâtiment.

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Dirais-tu comme certains que le BIM bride la créativité ?

La préservation de la créativité se fera (ou ne se fera pas) grâce au temps pris pour la conception et à la maîtrise des logiciels pour retranscrire les pensées des concepteurs. Le risque serait plutôt, à mon sens, de figer le projet plus tôt (à partir du moment où plusieurs intervenants travaillent sur celui-ci) mais je pense que c’est une phase temporaire, la maîtrise des outils par chacun (voire le BIM niveau 3) devrait rapidement permettre de garder de la souplesse tout au long du processus de conception.

 

Tu es une Femme BIM Manager, ce qui est hélas encore trop peu répandu en France et dans le monde. Penses-tu que cela soit plus difficile ?

Pour l’instant, je suis plutôt responsable BIM ou BIM coordinatrice, même si je commence à répondre à des missions de BIM management. Je pense qu’il existe le même sexisme ordinaire que dans tout métier. Il est certain que j’ai été surprise du peu de présence féminine aux évènements BIM auxquels j’ai pu assister, et d’autant plus parmi les intervenants. J’espère évidemment que cela va changer.

 

Quels sont selon toi les qualités que doit avoir un bon BIM Manager ?

Avant tout, des connaissances métiers autour de l’acte de construire et des aptitudes techniques, mais aussi de l’écoute et, dans ces temps de transition, de la pédagogie pour être capable de rassembler et de motiver chacun. J’ajouterai un zeste de débrouille et de pugnacité !

 

Quels sont tes missions quotidiennes autour du BIM ? Et les rendez-vous incontournables que tu as mis en place pour que cela marche ?

Mon travail se décompose en plusieurs branches : organiser et mettre à jour la « base agence » (gabarits, procédures, bibliothèques), former les nouveaux arrivés et accompagner les anciens au quotidien, suivre les projets BIM (relecture des conventions, réunions spécifiques…) et définir la stratégie d’agence avec les associés. Le passage au BIM requiert une implication de chacun. Les rendez-vous incontournables à l’agence sont les réunions bi-mensuelles avec les référents logiciels, les BIMiams (déjeuner-conférence autour d’une thématique) proposés à tous les modeleurs environ 4 fois par an, et les réunions stratégiques avec les associés tous les six mois.

 

As-tu structuré vos équipes avec des coordinateurs BIM et Référents BIM sur des sujets donnés ?

Pour diffuser les bonnes pratiques de modélisation dans nos deux agences, je suis entourée de référents, plusieurs côté architectes, puis un par pôle (une économiste, une urbaniste…) qui ajoutent au processus les spécificités de leur métier. De plus, nous définissons un responsable de la maquette numérique par projet (celui qui dessine le plus) afin de garantir un minimum de cohérence et d’entretien de la maquette.

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Peux-tu nous parler de 2 beaux souvenirs de projets BIM sur lesquelles tu as travaillé ?

Nous avons un projet de bureaux, Bessac, sur lequel nous avons échangé des maquettes avec Betem dès les phases de conception et qui est aujourd’hui en chantier avec trois entreprises qui produisent des maquettes (.ifc ou .rvt). Nous pouvons donc superposer la structure béton, l’électricité et la plomberie à notre maquette pour les visas !

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Nous avons également participé à un concours pour Airbus, malheureusement perdu, portant sur un hangar pour les Belugas (des avions impressionnants qui transportent des pièces d’avions, bien connus par les Toulousains), nous avons intégré une maquette de la structure métallique, le partenariat avec Artélia était prometteur, j’espère que d’autres occasions se présenteront.

 

Et un exemple qui a moins bien marché ?

Je me souviendrai longtemps des premiers tests d’échanges avec Bouygues Bâtiment Centre Sud-Ouest autour d’un projet commun. Nous avons eu l’occasion de voir ce qu’ils faisaient à partir de notre maquette. La première image de modèle analytique a été éloquente, seuls les poteaux et les poutres apparaissaient. Cela montre bien qu’autour de la même maquette les usages sont bien différents et qu’il est nécessaire d’avoir une certaine coordination pour que la modélisation des uns servent aux autres ou que la maquette soit véritablement renseignée par tous pour éviter effectivement les ressaisies.

 

Comment vois-tu l’évolution autour du BIM dans votre agence ? Faites-vous du BIM niveau 2 en permanence ?

Quand nous travaillons avec des partenaires, c’est toujours en niveau 2. En interne, nous travaillons sur la majorité de nos projets en fichiers collaboratifs côté architectes (niveau 3), nous avons logiquement essayé d’étendre le niveau 3 à nos autres corps de métiers. L’expérience en a rapidement montré les limites et le niveau 2 paraît plus raisonnable à de multiples égards. Les architectes doivent en effet garder la possibilité de modifier la maquette alors que l’économiste ou le perspectiviste vont avoir besoin de celle-ci à un instant donné. Je souhaite à terme optimiser les flux de travail en interne et que les architectes, économistes et perspectivistes puissent intervenir sereinement sur les mêmes fichiers.

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Quels seront les prochaines évolutions que tu comptes apporter au quotidien du BIM ? Réalité virtuelle, augmentée, etc. ?

Je souhaite en effet creuser du côté de la visualisation et proposer à court terme une solution d’immersion dans les projets de l’agence. Certains outils nous aident déjà au quotidien pour les choix de conception. Mais ceci n’est que la partie visible de l’iceberg, le plus gros enjeu à mon avis est le lien avec nos économistes. Cela implique un gros travail en amont de gabarit, de bibliothèque d’objets et d’articles de CCTP… Pour comprendre au mieux leurs besoins, j’ai même suivi le Mooc de l’Untec "Prescrire et Estimer à l'heure du BIM"!

 

Vous êtes l’une des agences en pointe sur ce sujet dans votre région. Est-ce que cela vous donne plus de responsabilités vis-à-vis de la communauté des architectes qui est parfois réticente à l’idée de passer au BIM ?

Il est vrai que je me retrouve, que je le veuille ou non, à défendre le BIM auprès de mes pairs. Je ne cherche cependant pas à convaincre et essaie de parler honnêtement de nos expériences. Chacun doit trouver son propre intérêt dans la démarche. La discussion permet parfois de déconstruire les idées reçues et qui sont souvent sources de réticences. J’interviens aujourd’hui en formation continue aux côtés de Bernard Ferries à l’ENSA Toulouse, c’est un temps privilégié très apprécié pour parler des problématiques de chacun et confronter les points de vue.

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Comment t’informes-tu des évolutions autour du BIM en France et dans le monde ?

Pour rester informée, je participe à des évènements tels que le BIM World ou Meeting BIM, je suis aussi membre de medi@construct, mais n’étant pas à Paris, je m’informe aussi beaucoup en ligne : groupe Linkedin Pratiques du BIM, blogs comme ABCD, Hexabim… Le BIM étant en constante évolution, la veille technologique est indispensable afin d’ajuster notre plan d’action.

 

Que penses-tu des initiatives françaises nationales pour faire avancer le BIM ?

Je pense que le Plan Transition Numérique dans le Bâtiment (PTNB) a le mérite d’avoir porté la question au plus grand nombre. Mes attentes sont encore importantes, notamment dans les avancées sur la normalisation des objets, mais je pense que c’est un travail qui nécessitera beaucoup de temps avant de porter ses fruits.

Le BIM manque d’un maillage plus local, les évènements toulousains sont vraiment trop rares alors que nous avons besoin de partenaires locaux.

 

Echanges-tu beaucoup avec les autres agences d’architecture afin de vous enrichir en termes de connaissances les uns et les autres ?

Oui, j’ai d’abord rencontré des responsables BIM d’autres agences toulousaines, nous sommes tous confrontés aux mêmes problématiques et c’est important de pouvoir échanger sur ces sujets. Les divers évènements BIM permettent de belles rencontres, c’est d’ailleurs ce qui me motive pour aller jusqu’à Paris. La formation du Moniteur a également été l’occasion de se côtoyer à plusieurs reprises sur quelques mois entre maîtres d’ouvrages, bureaux d’études et architectes, très intéressant pour se questionner sur la raison d’être même du BIM.

Intervention de Pierre-Louis Taillandier et Lucie Addé pour Terreal

Lucie, nous te remercions pour le temps que tu nous as accordé et cette belle interview. Merci et bonne continuation sur votre parcours du BIM.

Site Web de l’Agence Taillandier Architectes Associés.

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