Téri Feugeas, architecte et experte BIM – Remettre l’architecte au centre du projet

Teri_Feugeas_2016

Nous avons cette semaine la chance de recevoir Teri Feugeas, architecte praticienne et aussi enseignante qui nous livre ses réflexions sur le BIM et les apports qu’il offre aux architectes, et l’étape indispensable qu’il convient de franchir pour rester au centre du projet…

Bonjour chère Teri, pourrais-tu tout d’abord nous parler de ton parcours et de ta quête vers le BIM ?

Cher Emmanuel,

Je te remercie de me de me donner cette possibilité de témoigner sur mon parcours comme architecte, aujourd’hui également Ingénieur Conseil B.I.M.

Toute ma vie consacrée à un métier extraordinaire comme l’architecture aussi bien dans l’enseignement supérieur que dans la production architecturale.

Quand j’étais responsable (Comme professeur adjoint de la deuxième année à l’Ecole d’Architecture en Argentine) de la matière « Conception Architecturale », nous avions créé avec mon équipe une nouvelle façon très particulière de pouvoir aborder le projet qui s’appelait « L’analyse architecturale ».

Cette étape de la conception consistait à étudier un vocabulaire spécifique suivant le système de construction appliqué au cas par cas. Cette analyse effectuée en amont de l’APD constituait une vraie différence avec la conception enseignée à la même époque dans les autres Ecoles d’ Architecture.

Ainsi nous considérions que la conception était liée d’une façon directe à la construction virtuelle du bâtiment plutôt qu’à sa représentation. L’architecte ne dessine pas. Il anticipe un espace avec une technologie, une esthétique et un respect pour l’usage ou la destination finale. (Enorme divergence avec les écoles qui priorisaient le dessin artistique ou technique à l’époque)

Et dans l’environnement professionnel, comment cela s’est-il traduit ?

Quand j’ai travaillé, courant 1991 comme architecte chez Dumez France, j’ai reçu beaucoup de critiques de mes confrères et consœurs qui considéraient à l’époque que l’architecte devait rester à l’écart de l’entreprise.

J’ai commencé à ce moment là mon travail en informatique (A l’époque AutoCAD version 11) que je n’ai pas arrêté depuis en passant par l’utilisation régulière de tous les logiciels Autodesk dédiés à mon métier (3ds Max, Architectural desktop, et plus tard Revit et Navisworks).

En parallèle, nous étions un petit réseau en France à passer les agréments Autodesk et à assurer des formations (en France comme à l’étranger) pour des Centres ATC.

Comment s’est passé la rencontre entre CAO et BIM pour toi ? Et quelle fut ta réaction en tant qu’architecte ?

Toutes ces expériences vécues dans l’exercice de mon métier pour des grands groupes (Bouygues, Oger International, entre autres) m’ont apporté énormément et l’arrivée de la méthode B.I.M. il y a quelques années n’a fait que renforcer l’idée que je défendais depuis longtemps concernant l’évolution logique de notre métier avec l’application des nouvelles technologies.

Le fait de me confronter au quotidien au sein de grands groupes à des ingénieurs qui priorisaient l’acte de construire à la conception, m’a permis de mettre en cause le rôle de l’architecte tel que je l’avais appris à l’Université.

Et c’est bien dans cette dissociation entre la conception architecturale d’un côté et la réalisation de l’ouvrage de l’autre que notre profession a perdu beaucoup de sa crédibilité.

Penses-tu que le métier d’architecte doive changer ? A-t-il pris selon toi la mesure de cette nouvelle révolution ?

Des phrases comme : « Les architectes rêvent mais ils ne sont pas réalistes », ou « Pour pouvoir faire évoluer un projet d’architecture jusqu’à l’étape PRO, il faut tout modifier ».

Ce constat de l’opinion péjorative généralisée à l’époque n’était que la conséquence d’une incapacité de notre part à pouvoir anticiper dans le moindre détail tous les problèmes liés à la construction de l’édifice.

Le bureau d’études transformait ainsi à sa guise nos plans et nous étions obligés d’accepter cela sans pouvoir agir. (Au point que certains bureaux d’études employaient des architectes comme projeteurs dessinateurs)

Je me souviens de l’expérience que j’ai vécu, quand j’ai travaillé courant 1997 pour le projet de l’usine de Nano-filtration de l’eau à Mery sur Oise (Projet de l’architecte Montel). La complexité du projet faisait qu’il fallait absolument communiquer entre tous les acteurs du projet pour avancer. Nous avions développé l’ensemble du projet sur AutoCAD 3D dès le départ. (Le xref étant la méthode qui nous permettait de créer des points de contrôle dans l’évolution du projet). Comment faire autrement quand les réseaux à l’intérieur de l’usine tournaient dans tous les sens ? Les plans en 2D étaient devenus insuffisants pour comprendre l’ensemble des problèmes à gérer.

Le BIM permet-il à l’architecte de revenir finalement dans le « jeu » ?

Oui définitivement, et c’est la raison pour laquelle je pense qu’aujourd’hui le fait de pouvoir évoluer avec l’application de la méthode B.I.M. redonne une vraie place de « Maître d’œuvre » à l’architecte. C’est une garantie et une opportunité pour nous de ne plus laisser nos projets défigurés par l’intervention de chaque spécialiste. Mais pour cela notre investissement professionnel est largement supérieur à celui d’un projet traditionnel.

Rendre aujourd’hui un projet en maquette numérique B.I.M., où le maître d’ouvrage peut extraire des données qui serviront pendant toute la durée de vie du bâtiment positionne l’architecte et les équipes techniques au centre des responsabilités par rapport à son ouvrage et ce surplus de travail devra être bien évalué financièrement.

La réticence que nous trouvons aujourd’hui de la part de certains de nos confrères et consœurs de vivre cette transition indispensable dans notre métier, se trouve en partie liée à ce paramètre.

En ta qualité d’enseignante, essayes-tu aussi d’intégrer cette notion d’importance que représente le BIM dans tes cours ?

Sur le module de formation spécifique que je développe à l’Ecole des Ingénieurs de la Ville de Paris (EIVP) depuis 2016, j’essaye de mettre les élèves dans la situation de vivre l’expérience d’un projet réalisé en niveau 2 du B.I.M.. Ainsi l’apprentissage du logiciel Revit se fait au service de l’utilisation concrète de la méthodologie B.I.M. (Création des fichiers gabarits, familles paramétriques, extraction et échanges des données)

Et sur le volet formation continue, que dirais-tu ?

Un aspect essentiel pour que les agences puissent avancer dans le sens du B.I.M. se trouve dans la formation technique dédiée (Qui dépasse largement l’apprentissage d’un logiciel). Je trouve qu’aujourd’hui il y a une tendance dans les programmes de formation classiques à donner trop d’importance aux aspects normatifs et juridiques du B.I.M. au détriment de la compréhension des nouveaux outils techniques et de l’application la plus adaptée.

Le BIM est-il selon toi primordial pour les agences ?

Cette connaissance est indispensable afin de pouvoir intégrer cette méthode dès le départ (Peu importe l’échelle du projet). Petit à petit, les agences pourront constater que, une fois le premier pas fait pour intégrer tous les logiciels dédiés, que les bénéfices obtenus seront nombreux et elles n’hésiteront plus à travailler de cette façon.

En conclusion, que dirais-tu que le BIM apporte fondamentalement ?

Garantir une meilleure qualité du projet pour chaque étape, avoir la possibilité d’introduire des systèmes innovants d’une façon plus raisonnable et communiquer d’une façon plus fluide avec tous les intervenants du projet.

Bref, le B.I.M. comme le Bonheur de l’Innovation Maîtrisé.

Teri, un grand merci pour cet éclairage très intéressant… Et bravo pour ce parcours exceptionnel.

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