Interview BIM Managers – Episode #29 Reda Kessanti, la balance parfaite entre Architecture, Urbanisme, Humain, BIM et nouvelles technologies…

Chères lectrices et chers lecteurs, nous commençons l’année ABCD Blog en beauté par une interview de l’un des BIM Managers les plus connus et reconnus au Royaume-Uni et en Afrique du Nord sur ABCD Blog : Reda Kessanti. Il a notamment été BIM manager sur le prestigieux Grand Théâtre de Rabat au Maroc de Zaha Hadid Architects au sein de leur Agence. Mais il est avant tout architecte-urbaniste dans l’âme et pense qu’il faut un juste équilibre entre le métier noble des architectes et l’utilisation des nouvelles technologies.

Bonjour Reda, nous sommes heureux de te recevoir sur ABCD Blog. Pourrais-tu stp en tout premier lieu te présenter à nos lecteurs en quelques mots ?

Tout d’abord Emmanuel, merci beaucoup pour cette opportunité. C’est toujours un plaisir d’échanger sur cette passion singulière et commune. Je m’appelle Reda Kessanti, et pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis Senior Architecte-urbaniste, et Expert BIM depuis 15 ans. Je suis aussi Chercheur en sociologie urbaine, conférencier et enseignant.

Quel parcours universitaire as-tu fait et as-tu toujours rêvé de devenir architecte ? Tu as même fait de la recherche ?

Je suis effectivement diplômé de l’Ecole Nationale d’Architecture de Paris La-Villette en 2006, mais également diplômé de l’école Polytechnique d’Architecture et d’Urbanisme (EPAU) d’Alger en Juin 2002 et j’obtenais en même temps le “Prix du meilleur projet de fin d’Etudes” de cette institution.

Je suis également titulaire d’un Master de recherche obtenu à Paris en Novembre 2005 ou je traitais de la “BAIE D’ALGER ENTRE REALITE URBAINE & SOCIALE ». Afin de finaliser ma réflexion, une inscription en doctorat s’est imposée à moi, avec le sujet de thèse suivant : Stratégies d’appropriation de l’espace public à Alger. Thème : « Luttes urbaines & stratégies d’appropriation de l’espace public à Alger entre réalité urbaine et recomposition socio-spatiale ».

Vous n’êtes sûrement pas sans savoir, que l’architecture est une discipline très investie par les sciences sociales , qui développent de plus en plus des approches d’encadrement de la recherche architecturale proprement dite. De ce fait, je me vois plus comme étant socio-concepteur.  

Quelles écoles, formation et professeurs t’ont le plus marqué ?

Comme déjà évoqué plus haut, étant diplôme de l’Ecole Polytechnique d’Architecture et d’Urbanisme d’Alger, j’ai eu le privilège de suivre les cours de professeurs aussi remarquables les uns que les autres, par leur savoir, leur sens du partage, mais également cette volonté particulière de nous transmettre de la connaissance. Je retiens de Monsieur Farid Koudache – Paix a son âme – sa maîtrise des sujets qu’il traitait, sa sympathie, son humour, son aisance oratoire à dispenser ses cours magistralement sans aucune notes. Monsieur Koudache avait le mérite de capter l’attention de son auditoire à chacun de ses cours magistraux et pendant ses travaux dirigés aussi.

La clarté de ses cours a fait que nous nous présentions aux examens sans avoir eu à consacrer beaucoup de temps à nos révisions.

Monsieur Philippe Revault, professeur à l’Ecole d’Architecture de Paris La Villette compte parmi ceux qui m’ont laissé les plus fabuleux souvenirs grâce à la qualité de ses enseignements. Un enseignement sous-tendu par une pédagogie fort appréciable. Ses cours étaient de GRANDS moments très attendus pour les passionnés d’Architecture et d’urbanisme, intéressés par les pays dits ” vulnérables ” – nous avons découvert des pays magnifiques à l’aune de l‘architecture, de l’histoire et de la sociologie.

Il y mettait de la bienveillance, de la disponibilité et une grande faculté d’écoute surtout.    

Comment et quand t’est venue cette passion pour les nouvelles technologies ?

Excellente question ! Je garde en mémoire la belle époque de l’utilisation du Rotring Rapidograph, et la galère qui s’imposait à nous pour les nettoyer, la fragilité de la plume 0.1, que nous pouvions abimer d’un simple regard…

Ce passage s’est effectué de manière quasi naturelle. Le triangle et l’évolution de Gibert est d’ailleurs une belle preuve d’interprétation de cette volonté d’aller vers les nouvelles technologies.

Très tôt lors de ma formation à Alger, les versions de 3ds Max et autres technologies 3D et bien évidemment AutoCAD m’ont aidé à améliorer sensiblement mes présentations et à obtenir ainsi de meilleures notes par une meilleure communication du projet. C’était le début de cette passion pour les nouvelles technologies.

Justement, comment vois-tu la technologie par rapport à ton métier d’architecte ? Quels en sont les bénéfices mais aussi les risques ?

Il faut aborder l’outil informatique comme étant un partenaire permettant de modéliser ou de concrétiser au mieux une idée et / ou une conception architecturale, et pouvant aider à une meilleure lecture du projet au sens large du terme et non comme une contrainte. Cependant, nous avons un choix multiple concernant les logiciels. il faut choisir le-s mieux adapté-s à nos besoins. Vous remarquerez le choix du terme “le-s mieux adapté-s” et non “le-s meilleur-s” et c’est là où résident les risques de la technologie pour la conception architecturale.

Bien évidemment, rien ne remplacera la sensibilité de la main du concepteur, c’est certain. Se retrouver esclave des machines pourrait hélas déshumaniser cette passion, “we do have to keep control”, et il faut donc faire en sorte de laisser uniquement la partie automatisation et calculs dans leur globalité s’imposer pour le numérique, afin de laisser libre cours au développement du phénomène de création, de gestion des contraintes, et de réflexion conceptuelle ou autre.

Cependant, le journal The Economist avait un jour titré sa Une comme suit “THE WORLD’S MOST VALUABLE RESOURCE IS NO LONGER OIL, BUT DATA”, et finalement c’est cela l’idée la plus importante dans l’abréviation BIM. C’est le I des informations, ces dernières avec PCT (Processus de Conception Traditionnel). Et l’information justement risque d’être changée, modifiée, ou interprétée différemment, parfois même, cette dernière arrivera à son utilisateur/destinataire trop tôt ou trop tard dans le processus, alors qu’avec les nouvelles technologies et un PCI (Processus de Conception Intégré) nous aurons une single source of truth (Source Unique de Vérité).

Penses-tu comme certains que le BIM et les nouvelles technologies limitent la créativité ?

Ah, ceux-là ! N’ont-ils pas une interprétation partielle et/ou partiale du BIM ? Voire même réductrice ? Connaissent-ils réellement la définition du BIM ? Comment la maitrise d’œuvre et la gestion de l’information du modèle, de la modélisation et de la gestion d’un projet peuvent-elles interférer dans le processus de créativité ? Étant présent sur le théâtre des opérations, je ne saurais prétendre à la même objectivité. On a, cela est bien connu, une mauvaise vue d’ensemble lorsqu’on voit les choses de trop près !

Le BIM est justement la solution permettant de rendre constructible ladite créativité, de peur de me répéter : le BIM nous permet de construire avant de construire.  

Il faut tordre le cou à cette idée que les nouvelles technologies freinent la créativité du maitre d’œuvre.

As-tu justement toujours exercé un rôle de concepteur ET de BIM et/ou 3D Expert tout au long de ta carrière ?

Il fallait se démarquer très tôt et rapidement, les outils étaient légions, nous avions l’embarras du choix, il fallait écouter sa sensibilité et choisir les meilleurs (outils) et se libérer ainsi des embarras. L’avenir est au développement des niveaux de maîtrise liés aux disciplines de l’architecture. Il s’agit donc d’anticiper ces évolutions rapides insufflées par le développement effréné de la technologie.

Le métier d’Architecte est à la confluence de disciplines très diverses qui poussent vers une spécialisation de plus en plus pointue, ce qui laisse s’affirmer de fait des profils avec des orientations bien précises. Spécialités de chantier, management d’agence d’architecture ou de bureau technique, en somme un métier avec des spécialisations de plus en plus affirmées. 

Pour trancher, il fallait pratiquer toute la palette. Le tout n’est pas de bien sonner, mais de sonner à l’heure. Donc, avant que le BIM ne devienne une force de frappe, les premières années après l’obtention de mes diplômes, je suis passé par un bon nombre d’agences d’architecture à Paris et ailleurs afin d’apprendre ce métier qui me prenait aux tripes, par des stages, des consultations pour des modélisations et autres rapports descriptifs de projets. Après l’avènement du BIM, j’ai vite compris qu’avec ce processus, les gens appréhendaient une révolution du métier, ce dernier fédérant l’ensemble des concepts et aspects organisés autour d’une seule source d’information, qui est le BIM, et depuis ce temps, je baigne dans ce monde. 

Tu as un parcours exceptionnel et d’une richesse incroyable. Peux-tu nous parler des projets les plus emblématiques et marquants sur lesquels tu as travaillé ?

Il est vrai que dans une carrière professionnelle, nous nous retrouvons parfois en face de projets iconiques et chargés de beauté, s’érigeant sous forme de défis. C’est d’ailleurs très rassurant car cela démontre que nous sommes en mouvement permanent.

Cependant, notre métier requiert une grande faculté de maîtrise qui tient compte à la fois des prépondérants émotionnels, subjectifs et humains, qui font que nous préfèrerons un projet plutôt qu’un autre.

Me concernant, le Grand Théâtre de Rabat restera la référence de mes réussites jusqu’à aujourd’hui, avec le style si incontournable et caractéristique de l’agence Zaha Hadid Architects très évocateur et présent d’ailleurs dans ce projet aves ses lignes ondulées, ses courbes et ses formes fluides inspirées des sinuosités du fleuve Bouregreg tout proche et de la calligraphie arabe. Le projet comprend un théâtre de 1 800 places, un amphithéâtre en plein air de 7 000 places, une scène plus intime, des espaces d’enseignement et un restaurant avec vue panoramique. L’auditorium principal est composé d’un motif géométrique cristallin rappelant les muqarnas traditionnels (motifs) qui ornent les voûtes ou les coupoles dans l’architecture islamique, le tout baignant dans un pari spatial résolument futuriste.

© Zaha Hadid Architects, Grand Théâtre de Rabat – 2020
© Zaha Hadid Architects, Grand Théâtre de Rabat – 2020
© Zaha Hadid Architects, Grand Théâtre de Rabat – 2020
© Zaha Hadid Architects, Grand Théâtre de Rabat – 2020

Tu as travaillé pour l’une des plus grosses organisations de consulting au Moyen-Orient – Dar Al‐Handasah – quel était ton rôle et sur quels projets et comment as-tu travaillé ?

Mon premier poste à responsabilité dans cette société était responsable de la cellule architecture. Mon rôle consistait à mettre en place une équipe chargée de l’élaboration des projets de concours et de leur développement une fois gagnés. Une expérience très enrichissante qui m’a permis de comprendre  ce qu’était un travail de groupe et surtout du rapport aux impératifs hiérarchiques qui s’imposaient à nous. Les chartes et les protocoles n’avaient plus aucun secret pour moi et il fallait les assimiler très vite et les faire adopter dans l’agence. Un travail prenant dans la mesure où il fallait reproduire la même structure que le siège principal du groupe.

L’agence ciblait uniquement la commande publique. Elle participait aux concours d’hôpitaux, d’hôtels, de projets urbains et d’habitations lancés par des promoteurs immobiliers importants. Dans un premier temps, j’ai participé à un projet très singulier : un ouvrage d’Art – le pont de Saleh Bey à Constantine (Algérie), un projet imposant par la taille et par sa conception. Le viaduc avait été confié au groupement brésilien Andrade-Gutierrez.

Il y a quelques années, tu as intégré le Graal, l’Agence Zaha Hadid Architects. Comment cela s’est-il passé et quels étaient tes missions là-bas ? Projets et BIM Management ?

En effet, le rêve devenu réalité, une expérience qui changea totalement ma vision du métier et de son interprétation. Pourtant, il fallut redoubler d’efforts pour se faire une place, car il n’y a pas de route préétablie. Il fallait s’inspirer de tout et tout le temps : des matières, des expériences, des rencontres. Les choses les plus intéressantes arrivent là où on ne les attend pas, la prise d’initiative au sein de cette agence est l’essence même de l’esprit qui l’anime.  

Je me suis aussi trompé de chemins sans toujours tenir compte des synthèses à faire, des superpositions à respecter.  Je devais changer parfois de direction,  me prêter volontiers à la  discussion et aux échanges. J’ai appris à me méfier des risques de l’égocentrisme qu’implique une sensibilité univoque qu’on a du mal parfois à remettre en cause.

L’avantage que j’avais à cette époque était la maitrise du processus BIM et des logiciels qui permettaient son exploitation. Cette maîtrise  était d’autant facilitée par l’avantage de parler plusieurs langues qui est le mien.

J’ai intégré  l’agence ZHA lors d’un concours au Maroc. Il s’était trouvé que mon profil répondait parfaitement aux exigences  du poste proposé par l’Agence ZHA.  Après des entretiens concluants,  j’ai rejoint le département Architecture de l’agence à Casablanca.  Ma formation a duré plusieurs mois, après quoi j’ai pu  développer  le processus BIM suivant une organisation transversale qui permettait aux différents développeurs de travailler en parfaite coordination. Etant de surcroit Architecte, cela fut nouveau et enrichissant de m’initier à l’apprentissage du développement des nouvelles technologies au sein d’une Agence de cette importance. Développer le processus BIM – “Building Information Modeling / Model & Management ” permettait ainsi d’en optimiser l’exploitation et d’en avoir une représentation virtuelle à la fois globale et détaillée.

En tant que Chef de projet, ma mission consistait à superviser le projet de maquettes et d’encadrer le travail collaboratif des développeurs chargés de l’élaboration de la plateforme.

Comment qualifierais-tu ce passage chez ZHA ? Est-ce si différent de tout ce que tu as vécu auparavant ?

Enrichissant, prenant et impressionnant ! Avoir la chance de côtoyer quotidiennement les meilleurs, fut pour moi une expérience très bénéfique tant sur le plan de l’échange d’expériences que sur le plan des relations humaines.  Il fallait adhérer et contribuer au mouvement créé par Madame Zaha Hadid. En somme, il fallait un fil conducteur, une harmonie, un lien. Comme dans un film ou une pièce de théâtre, il y a des moments forts, calmes, dramatiques, émouvants. Cela doit être similaire dans notre métier de socio-concepteur. On n’a pas les mêmes humeurs ou les mêmes envies en fonction de la journée : il faut donc un certain rythme réfléchi afin de faire éclore un magnifique bijou posé dans son écrin. La singularité de l’agence réside également dans la personnalisation du “projet objet”, sans aucune interdiction de réflexion, ou de style. L’architecture est quelque chose qui se consomme avec une vraie bonhomie.

Comment Zaha Hadid appréhendait ou voyait les nouvelles technologies ?

Ces nouvelles technologies prennent de plus en plus de place dans nos vies privées et professionnelles. Le secteur de la construction n’est pas en reste dans ce domaine. Ces technologies semblent devenues des outils indispensables pour répondre à des exigences de plus en plus nombreuses et sévères, la maitrise totale de l’acte de construire en amont du processus de réalisation prend tout son sens. Anticiper tous les aléas classiques dans la superposition des corps de métiers du bâtiment est ce que permet le BIM.

Pour comprendre pleinement le rôle des outils numériques et paramétriques, il faut tout simplement s’intéresser aux œuvres de l’agence. En effet, nous faisions en sorte de repousser l’expérimentation à la recherche d’une esthétique visionnaire.

Avec ses immenses porte-à-faux, ses façades ondulées faites de verres, d’acier et de matériaux composites, l’architecte exige des processus de création uniques et des méthodologies adaptées à ceux-ci.

Dans l’ensemble des projets de l’agence, la précision est aussi importante que la flexibilité et la rapidité, car les données extraites de la modélisation 3D sont un élément critique de leur réalisation.

Nous avions en interne un cluster (ZHA_Code_Group) qui développait les algorithmes nécessaires afin d’aboutir à la forme esquissée en amont, le but étant de rendre constructible (Rationalized forms). Cette approche permet une certaine maitrise de l’ensemble du projet.

Sur le Grand Théâtre de Rabat, quelles étaient tes responsabilités ?

Elles furent différentes en fonction des différentes phases du projet. D’aucun diraient que le métier d’Architecte jouit d’une certaine extensibilité. Comme évoqué plus haut, je me retrouvais à avoir plusieurs casquettes, le plus important était d’avoir une certaine cohérence dans notre processus. Une fois en place, il ne fallait que suivre les directives que nous posions sur le papier.

Formateur, accompagnateur et développeur du PRO*DCE et parfois même traducteur, en collaboration avec l’agence Omar Alaoui Architectes de Casablanca, notre Architecte local pour le théâtre de Rabat, ce dernier n’a ménagé aucun effort pour mener à bien la mission qui lui avait été confiée. 

Comment le projet était organisé en BIM et quels étaient les grands défis ?

L’Agence ZHA est célèbre pour ses conceptions innovantes qui impliquaient dans la réalisation des approches autant recherchées. Cela n’allait pas sans provoquer des résistances. La construction du Grand Théâtre n’a pas échappé à cette « règle ». Vu les formes ondulées du bâtiment et la variété des besoins du programme, une maquette 3D et BIM était indispensable. «  Le projet a débuté avec de simples plans en 2D, mais lors de la phase de conception détaillée en 2014, notre Architecte local, Omar Alaoui, a admis que les courbes complexes de la conception de ZHA imposaient une coordination 3D très poussée ».

L’équipe a mis les bouchées doubles pour mettre en place un flux de maquettes BIM avec Autodesk Revit en LOD [Level of Development] 200, équivalent de BIM niveau 1, afin de produire toute la documentation nécessaire à la construction. Toutefois, cette décision a compliqué le projet, car les équipes locales n’étaient pas encore formées au BIM, pas plus que les bureaux d’études fluides et électricité ainsi que les entreprises qui ne disposaient pas de personnel disposant des compétences requises.

Revit était-il beaucoup utilisé ? En combinaison avec d’autres technologies bien entendu ?

Comme dit précédemment, largement.  ZHA a créé un groupe BIM qui travaillait sur des ateliers en temps réel afin d’amender la géométrie du bâtiment. Un module Revit sur mesure, ZHA BIM, a même été développé en interne par Eckart Schwerdtfeger, notre Responsable BIM Workflows, afin d’extraire la géométrie des autres logiciels de modélisation de la maquette 3D, dont le logiciel Maya d’Autodesk, afin de pouvoir ajouter des informations et des spécifications aux éléments 3D.

Bien évidemment, l’ensemble de la coordination se faisait sur Revit, d’où cette nécessité de la création du module qui permette la lecture des autres extensions, une interopérabilité optimale avec une faculté de conférer à l’ensemble de la coordination une certaine magnificence.

© Zaha Hadid Architects, BIM Process – 2020
© Zaha Hadid Architects, BIM Process – 2020

Quel était le niveau de toutes les parties prenantes du projet ? Etait-ce difficile ?

Il fallait présenter le projet a l’ensemble des acteurs du projet, présenter Revit et le modèle 3D, et la puissance et les possibilités que cela engendrait.

À mesure que le bâtiment prenait forme, les bureaux d’études et entrepreneurs locaux travaillaient sur le flux BIM et sur Revit, générant des maquettes coordonnées avec des détections de conflits (clashs). La maquette était nécessaire pour réduire les coûts, à la fois pour le client et pour les entrepreneurs. Sans elle, nous aurions été obligés de percer les murs et planchers de béton afin d’intégrer les éléments structurels, les fluides et l’électricité.

Est-ce selon toi l’exemple du projet BIM manufacturé pour une fabrication optimale ?

La fabrication digitale devient de plus en plus un élément important dans le processus de réalisation, cette dernière est totalement contrôlée par ordinateur et s’étend sur deux principes : la fabrication additive comme l’impression 3D, et la fabrication soustractive comme l’exemple du CNC en sculptant la matière pour aboutir à la forme voulue au départ. A cela, nous devrions y ajouter un troisième principe qui est la manipulation Robotique, pour y ajouter un certain nombre d’opération comme, l’empilage, le tissage, le pliage et même la couture, et ce n’est qu’à ce moment-là que nous pourrons je l’espère nous projeter à long terme vers une absence totale de hard copy des documents. Ainsi, toute la chaîne de production, de suivi, et de fabrication se fera d’une manière automatique dans un souci d’optimisation. Et c’est à partir de là que nous parlons du LOA pour level of automation, qui est le niveau d’Automatisation ou de mécanisation, qui peut être considéré sur trois niveaux, de la fabrication manuelle à la fabrication entièrement automatisée. Cependant, la plupart des systèmes de fabrication se composent à la fois d’humains et d’automatisation, cette dernière étant l’articulation entre les deux approches.

Pour préciser et argumenter mes propos, je partage avec vous un graphe qui démontre finalement que cette transformation digitale ne consiste donc pas à introduire de nouvelles machines qui vont remplacer l’Homme. Mais plutôt à réadapter complètement l’entreprise dans sa stratégie de concevoir le futur, de gérer, de communiquer et de produire.

Il faut changer de paradigme : l’Homme est l’épine dorsale du processus de transformation 4.0. Sans son engagement et son implication dans cette mutation, rien ne se fera. Les entreprises qui réussiront le mieux la transition vers l’Industrie du Futur seront celles qui placeront l’humain au cœur de leur projet de transformation.

Des simulations de tous types étaient-elles utilisées ? Notamment pour le développement durable ?

Le projet du théâtre fait partie du projet «Wessal Bouregreg» et du programme intégré de développement de la ville «Rabat ville lumière, capitale marocaine de la culture», et qui s’articulent autour de plusieurs sens.

Ce qui est bien avec la langue française, le mot peut avoir plusieurs significations, les sens :

  • Les sens intelligibles (faire sens, conceptualiser, la ville planifiée)
  • Les sens : Sensibles (toucher les sens, sensation, sentiment, la ville vernaculaire)
  • Les sens Directionnels (durabilité, projection vers un avenir, ville durable, notre rapport avec le temps).

Le choix de l’insertion dans la vallée, les formes et les proportions, en plus du choix des matériaux locaux rendent notre projet respectueux de l’environnement. 

Mais également la valorisation du patrimoine culturel et civilisationnel de la ville et le développement durable, l’essence même d’une ville aussi importante que la capitale du Royaume.

Faisiez-vous déjà appel à la conception générative à l’époque ?

Incontestablement, d’ailleurs, l’ensemble des projets de l’agence prennent essence sur le dessin paramétrique et le generative design, l’optimisation des espaces des formes générées sont contrôlées par algorithme.

La réflexion devient donc globale, et la maitrise de l’ensemble devient plus précise, je fais bien évidemment référence au Model d’Alexander, cet Architecte mathématicien dans son ouvrage Notes on the Synthesis of Form (1964) qui déplore l’incapacité du concepteur à résoudre des problèmes et qui entend rationaliser le processus de conception en architecture. Dans son ouvrage, il revoit les méthodes de conception architecturale traditionnelles jugées obsolètes en regard notamment de la transformation et de la détérioration de l’environnement, ce qui est d’ailleurs très important à souligner car le respect de l’environnement ou bien (Environment friendly processes, ou bien environmentalfriendly processes), qui correspond à la 6D dans les dimensions du BIM. L’auteur élabore une méthode de conception architecturale, cette dernière consiste également à étudier les interactions entre les ensembles. Et c’est l’outil informatique qui évalue ensuite les interactions optimales permettant de formuler des composants représentés sous la forme de diagrammes et/ou équations mathématiques qui répondent à plusieurs propositions issues du problème.  Cependant, la meilleure alternative et le choix final revient bien évidemment à l’homme, le concepteur, car l’ensemble des outils informatiques ne sont là que pour interpréter ou faciliter l’expression artistique de la conception architecturale.

Tu as un profil et une approche atypique. L’architecture et la conception ne t’ont jamais manqué ?

Pas du tout. Depuis mon plus jeune âge, j’ai eu envie de devenir architecte. C’est vraiment une rencontre avec un métier passionnant, que je n’explique pas vraiment. L’architecture d’ailleurs, devrait être une vocation… Je suis sûr qu’elle l’est pour beaucoup d’entre nous… Mais pour le plus grand nombre, elle est un métier. Un métier qui ne rapporte pas aussi vite comme beaucoup le souhaiteraient, et qui nécessite de grosses mises de fonds car une agence bien équipée coûte cher, mais c’est un placement nécessaire amortissable en quelques temps. L’idée c’est d’accepter ce changement et de se mettre aux nouvelles technologies, afin d’éviter les situations désolantes et les descentes aux enfers comme le cas de Nokia, Kodak…etc.,  ayant disparu des rayons des grandes surfaces dédiées aux équipement technologiques.

Elles ne m’ont jamais manqué, car elles ne m’ont jamais quitté, mais il fallait s’adapter à son époque. C’est ce que j’ai fait.

Quelles qualités doit avoir un.e bon.ne BIM Manager et/ou Expert.e BIM pour être au top ?

Hélas, le bouton magique n’existe pas et être au top n’est pas une destination mais plutôt un chemin, un parcours. Un chef d’orchestre a une capacité à maitriser l’ensemble des instruments individuellement mais il doit également savoir les fusionner, les combiner et les faire jouer en harmonie ensemble. Pour ce faire, il doit impérativement allier les compétences du métier avec la gestion de l’information et de l’individu, donc finalement le meilleur profil serait une combinaison de compréhension et maîtrise de l’informatique, de la communication et du métier, c’est pour cela que Serge K.Levan définit le BIM comme étant un DISTIC : dispositif socio technique de l’information et de la communication.

Je le redis, on a, cela est bien connu, une mauvaise vue d’ensemble lorsqu’on voit les choses de trop près ! 

Quelles sont les grandes difficultés du passage au BIM pour une entreprise selon toi ?

Principalement, c’est de pouvoir franchir la Kubler’s curve avec brio. C’est ce changement qui inquiète les agences d’architecture et les bureaux d’études. Le secteur de la construction au sens large se digitalise progresseivement, le processus BIM en est la locomotive, apportant ainsi une meilleure maitrise des délais, une organisation optimale, l’optimisation des flux de travail, et plus loin encore la production d’un jumeau numérique. Construire avant de construire son bâtiment ou son ouvrage d’Art dans un monde digital identique au monde réel pour en connaitre son impact et son insertion dans son tissu, l’idée est tentante, et elle est aussi devenue une tendance en forte croissance car de plus en plus de décideurs ont saisi qu’en prototypant virtuellement leurs bâtiments à construire, ils pouvaient maitriser les différentes phases, de conception de construction et/ou de monitoring (FM ou Facilities Management ) la 7ème dimension du processus BIM, permettant ainsi d’en maîtriser les coûts d’exploitation.

Ayant travaillé en France, au Royaume-Uni et au Maghreb, quelles grandes différences vois-tu entre ces pays/régions en termes d’adoption et d’appréhension des nouvelles technologies ?

L’avantage de ces technologies est le fait que la disparité tous pays confondus est vite rattrapable. Le monde a compris qu’il fallait vite s’adapter et prendre le train de la digitalisation car il est en constante mutation, l’économie en est d’ailleurs complétement bouleversée, vous n’avez qu’à regarder l’ensemble des E que nous pratiquons quotidiennement : E-Banking – E-commerce – et fameux click and collect, très pratique par ailleurs.

La pandémie que le monde a connu ces derniers mois en est la preuve, personne n’y était préparé. On ne pouvait imaginer une dématérialisation totale alors que tout est sur la toile, et que ce futur est déjà notre présent. Contacter des clients aux quatre coins du monde pour livrer des travaux dématérialisés, et en même temps déjà anticiper les enjeux à venir sous forme de prospective –  le véritable bouleversement c’est cela, car nous allons nous retrouver à collaborer avec des entreprises maitresses de leurs Data, adeptes des Data Analytics, mais également développant ainsi quelques secteurs de l’IoT (Internet Of Things). Il faut donc penser dès aujourd’hui à la transformation digitale.

Certains disent que la France est en retard par rapport à de nombreux pays. Qu’en penses-tu ?

it’s never to late too late to set things right ..isn’t it ? J’ai envie de dire plus maintenant, car les grandes entreprises sont déjà sur les rails depuis quelques années déjà? Mais le véritable débat réside principalement dans la généralisation du processus afin de le transformer en une Norme ou une règlementation. C’est à partir de ce postulat que nous pourrons avoir l’ensemble des cartes afin de mener à bien nos missions de déploiement a une plus grande échelle, un exercice bien particulier car pratiquer le BIM pour une agence d’architecture est diffèrent par rapport à une entreprise de construction, un modèle européen serait d’ailleurs d’une grande bienfaisance. Imaginer juste un instant une harmonisation de l’ensemble des documents, du cahier des charges aux livrables, la norme deviendrait ainsi une norme Européenne, et une fois généralisée elle pourrait devenir un exemple pour les autres pays hors UE. C’est dans ce sens que nous parlons d’anticipation de transformation,  une véritable révolution. Imaginez un projet à Paris, un client en Espagne, et un bureau d’études en Allemagne, tous regroupés sur une plateforme digitale dans le cloud, avec un monitoring permanent du maître d’ouvrage.

Et le BIM en Algérie et au Maghreb, se développe-t-il bien ?

Tout le monde parle du BIM … mais c’est sur la manière d’en faire que l’on ne s’entend plus. C’est sur les principes essentiels que l’on s’oppose, et ceci principalement est dû au fait qu’il ne soit pas imposé par la réglementation Algérienne mais également par le fait qu’il ne soit pas enseigné dans les écoles d’architecture ou les écoles d’ingénieurs sous forme de mastère Spécialisé, par le biais de cours et ateliers nécessaires pour son apprentissage, cependant quelques maitres d’Ouvrages publics et privés commencent à s’y intéresser. Même s’ils ne le maitrisent pas totalement, ils font appel à des AMO BIM qui deviennent l’interface du client avec l’ensemble des intervenants. Au Maroc par contre, nous remarquons une nette évolution dans ce domaine , avec la naissance de quelques mastères spécialisés dans le BIM à l’Ecole Hassainia des travaux publics à Casablanca en partenariat avec Welearn, ou j’interviens dans le cadre de deux modules, le Management de projet sous BIM et la conduite du changement. Ce Mastère est d’ailleurs inscrit à la conférence des grands écoles, ce qui permet d’ailleurs de rappeler que le premier grand projet de l’agence ZHA en BIM en Afrique est celui du Grand théâtre de Rabat.,

Les nouvelles générations d’architectes et de concepteurs sont-elles selon toi préparées à ces nouvelles approches et les processus tels que le BIM ?

Ils n’ont pas le choix, ils devront s’y mettre mais en même temps, Il faut avoir un minimum de sens artistique et esthétique. Il ne suffit pas d’être bon en mathématiques, en generative design ou tout autre type de conception paramétrique, il faut avoir des qualités de dessinateur et de concepteur. Il faut savoir dessiner, avoir un bon coup de crayon. Il faut savoir utiliser l’outil informatique et les logiciels d’infographie, de retouche d’images, sinon on ne peut rien faire. Il faut être ouvert, voir ce que font les autres, lire des livres sur la conception, la décoration, bref s’intéresser à tous les domaines de l’architecture.

D’ailleurs tu aimes transmettre tes connaissances ?

Pleinement, je suis contre l’économie de la connaissance (rétention d’information), le partage de cette connaissance, est le secret d’une société épanouie. La connaissance très cher Emmanuel est infinie, quand on partage un bien immatériel on le multiplie, cet échange est à somme positive, la transmettre ne réduira en rien la quantité de connaissance que j’ai et/ou j’avais avant de la partager.

Mais c’est également à titre de reconnaissance pour la belle brochette d’enseignants que j’ai rencontré lors de mon parcours universitaire, que je me suis senti dans l’obligation de le faire. J’enseigne dans les mastères spécialisés en BIM, j’interviens dans les colloques internationaux sur le développement durable, la sociologie et le BIM, depuis quelques temps je dis très souvent que grâce au travail collaboratif du processus de conception intégré (PCI), l’équipe des intervenants du projet devrait avoir un nouveau titre : les socio-concepteurs.    

Quels sont tes projets actuellement ? Quel est ton rêve de mission pour les mois et années à venir ?

En plus de l’enseignement, j’ai mis en place une agence d’architecture et une Startup qui exercent principalement sur les solutions technologiques et/ou informatique pour le bâtiment, IT for construction. À Paris et à Alger, nous ne ménageons aucun effort, et nous nous efforçons de trouver la meilleure des options afin de répondre pleinement aux exigences et aux demandes de nos clients.

Nous travaillons sur plusieurs projets actuellement : le résidentiel, les grandes surfaces et quelques aménagements intérieurs, le BIM est présent dans toutes nos démarches car nous croyons au travail collaboratif, et dans le partage de l’information. 

Le rêve serait de multiplier les projets dans d’autres pays, découvrir, de nouvelles cultures, ce qui est d’ailleurs très pratique car nous travaillons également sur des solutions Cloud IAAS, PAAS, SAAS, principalement sur Autodesk BIM 360, en impliquant en amont le client et l’ensemble des intervenants du projet.

Quelles sont tes passions hors de l’architecture et des nouvelles technologies ?

L’automobile, et en particulier les véhicules de collections. En fait, me concernant c’est un peu génétique, cette passion pour tout ce qui roule coule dans mes veines.

Si je remonte aussi loin que je sais, je tiens cela de mon grand-père. Il était chauffeur de taxi à Paris, dans sa Citroën Traction 15 chevaux. Forcément, un routier ça aime rouler, et ça aime ce qui roule.

Gorgée d’histoire, mécanique simple et efficace, design intemporel, les voitures de collections sont pour moi une véritable passion, les rencontres, les balades, ou tout simplement la restauration, à la recherche d’une perfection visuelle, je trouve et j’estime que c’est la plus belle des passions. 

Y-a-t-il un message particulier que tu aimerais faire passer aux lecteurs d’ABCD Blog ?

La première chose qu’il faudrait faire c’est de définir un objectif bien précis, en brassant large au début afin de filtrer ce qui risque de nous plaire le plus, une forme de passion pour pouvoir la vivre pleinement et non l’exercer. D’essayer au mieux de sortir du lot afin de se démarquer. Notre métier est plaisant car le coté de la créativité prime sur l’ensemble, il le devient de moins en moins quand ces contraintes, parfois entaillent notre production, et bien le génie de l’architecte, ou du socio-concepteur consiste dans le fait de trouver une solution la moins abrasive, le maestro.

Aucune inquiétude, les compétences se gagnent avec le temps et la persévérance, Rome ne s’est pas faite en un jour, il faut travailler, se former, car le métier que nous exerçons marque fortement notre cerveau, le but étant de le faire fonctionner à son paroxysme et pour ce faire, il faudrait être motivé et rassuré de l’objectif choisit en amont.

Reda, un grand merci pour cette interview très enrichissante. Nous te souhaitons de continuer ce voyage passionnant sur les routes du BIM.

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